Avec ou sans sucre ?

Après mon article sur la sobriété et le zéro déchet, je me suis intéressée un petit peu à l’alimentation et à son côté maîtrisable… ou non !

Le hasard de la médiathèque me fait m’attaquer au sucre en premier lieu, mais c’est sans doute aussi l’aliment auquel je suis le plus sensible au point de vue gustatif. Culturellement, en bonne haut-savoyarde, je préfère le Comté au Nutella, donc cela m’est plus facile de m’interroger sur l’utilité du sucre, voire sur mon addiction.  Et suite à la semaine du goût organisée par son lobby, voici mon avis sur le sucre… à vos commentaires ! Continuer la lecture de « Avec ou sans sucre ? »

Semaine du Goût et Lobbies agro-alimentaires

Youhou, c’est bientôt la Semaine du Goût !

Une occasion en or pour proposer des activités, notamment samedi à l’Unikaz et lundi prochain dans une école.

Cette semaine me paraît être pertinente pour parler d’éducation alimentaire, pour améliorer un repas scolaire ou encore pour que nous prenions davantage conscience de nos sens lors d’au moins un repas… « Quelle belle initiative publique ! » me disais-je…

Seulement voilà, comme je voulais savoir ce qui allait se faire, notamment dans les écoles publiques, j’ai un peu cherché, fouillé le site de la Semaine du goût (legout.com, excusez du peu !), très joli d’ailleurs… mais bien vide.

Peu d’informations sur le rôle de l’éducation nationale, de son ministère ou encore du ministère de l’alimentation… Bizarre pour une semaine institutionnelle, non ? Enfin, c’en est bien une, non ?

Et pourquoi la Semaine du Goût s’écrit avec le (R) ? Et puis pourquoi c’est une société inconnue qui gère ça ?

Je cherche dans l’encyclopédie collective que je connais, qui pourrait m’apporter une vision critique : Wikipédia.

AÏE. La semaine du goût serait purement et simplement une création du lobby sucrier…

C’est à dire que je souhaitais utiliser cette initiative pour éveiller au goût des aliments, élargir le répertoire alimentaire des enfants et donc potentiellement développer leur goût pour des aliments bruts et sains… avec l’argent des vendeurs de sucre.

Autant participer à un débat sur la sécurité/civilité dans mon quartier organisé par un vendeur d’armes ou de caméras de surveillance !

Le corbeau, honteux et confus, jura mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus…

Passée ma honte et ma confusion, je me suis demandé non pas à qui profitait le crime, cela Wikipédia me l’avait indiqué, mais comment il profitait à l’accusé !

Certes, le lobbyisme du sucre via cette semaine du Goût est beaucoup moins agressif que ce qu’il a pu être tel que décrit dans l’article du Point. Mais une réponse est dans les conseils donnés par le site de la Semaine du Goût (C!) pour organiser une séquence. Le site propose une découverte des saveurs, qui se fait à partir de « solutions sapides », méthode qu’on m’a enseignée pendant mon stage. Pour que l’enfant puisse pleinement mettre des mots sur ses perceptions gustatives, on ne lui propose pas des aliments, aux saveurs complexes perturbées par l’existence d’arômes, mais des solutions basiques qui se limitent aux 4 principales saveurs :

  • une solution de chlorure de sodium pour la saveur salée
  • une solution d’acide citrique pour la saveur acide
  • une solution de sucre blanc pour la saveur sucrée et
  • une solution de quinine pour la saveur amère (ici c’est eau+camomille).

Entendons nous, on peut le faire avec des vrais aliments (et c’est ce que Croquarium prône) : un citron, du sirop, un fromage salé et du chocolat amer, c’est-à-dire des aliments réels, connus des enfants, appréciés ou non (sans doute peu pour l’amer et l’acide du fait de leur âge).

Mais dans les solutions sapides… laquelle pensez-vous que l’enfant va préférer ?

Le nourrisson et l’enfant ont une appétence pour le sucré, par instinct de survie et pression de l’évolution. Pour autant, l’éducation alimentaire pour moi, n’est pas conforter cette préférence, notamment car le goût évolue au fil de l’âge et qu’on peut aimer, adorer l’endive, le bilimbi ou le chocolat noir. Du moins si on nous a appris à y goûter…

Reste qu’à travers les solutions sapides, il me semble qu’on n’élargit pas le répertoire alimentaire, mais qu’on conforte cette appétence primaire… et potentiellement lucrative !

Les exemples de collusion entre les lobbys et l’éducation alimentaire au sens large et même nutritionnelle sont hélas bien connus, je vous parlerai peut-être un jour du lobby laitier !

PS : vous pouvez quand même profiter de la semaine prochaine pour (vous) sensibiliser davantage au plaisir des sens dans l’alimentation !

PPS : Et venir avec vos enfants (ou ceux des autres) samedi à l’Unikaz 😉 !

Révolutionnaire, le bullet journal ?

Vous avez peut-être entendu parler du bullet journal sur internet, assez populaire sur les sites de coaching, les blogues de freelance et… les magazines féminins. Son succès est assez paradoxal, à l’ère du numérique et du téléphone intelligent, car il s’agit d’un système d’organisation professionnelle et personnelle avec un carnet et un stylo ! Continuer la lecture de « Révolutionnaire, le bullet journal ? »

À la recherche du point S…

… ou l’importance de retrouver ses sensations de faim et de satiété.

En stage chez Croquarium, j’ai l’occasion d’entendre beaucoup parler d’alimentation et de m’interroger sur mes comportements alimentaires. Je vous partage une de mes interrogations sur cette (mauvaise?) éducation alimentaire et une (nécessaire?) rééducation de la plupart des adultes… Continuer la lecture de « À la recherche du point S… »

Monts et merveilles

Voilà déjà quinze jours que nous avons contemplé une merveille de la nature : l’éclipse annulaire du 1er septembre. Ce fut long (1h30 aller et 1h30 retour), progressif mais époustouflant.

Outre l’anneau de feu resté pendant moins d’une minute, le plus frappant était la faible lumière (comme un crépuscule mais sans les teintes rouges-orangées) et la baisse de température (11°C perdus au soleil) qui nous as valu de passer petit à petit du maillot de bain au pull !

Voici une photo d’un photographe réunionnais (Stéphane MOSER), sélectionnée par la NASA comme « Astronomy Picture of the Day« .
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Le marronnage à La Réunion

Je me permets de publier ici un chouette article du Monde sur le marronnage des esclaves à La Réunion. Je conseille aussi le court roman Noir mais marron, de Yves MANGLOU il me semble. Vous suivrez la fuite, l’errance puis la vie en communauté dans les ilets de Mafate d’un jeune esclave.

Esclavage : la vallée des hommes libres

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 04.05.2012 • Mis à jour le 05.05.2012 à 15h55

Par Benoît Hopquin

Photo extraite de l'exposition "Paroles d'esclaves, mémoire des lieux", à l'Unesco, à Paris, du 10 au 23 mai.

Les archéologues de La Réunion l’appellent la « vallée secrète ». Elle est située à 2 000 mètres d’altitude entre les cirques volcaniques de Cilaos et de Mafate. En fait de vallée, c’est un goulet entre deux parois rocheuses, accessibles uniquement par des techniques d’alpinisme ou par hélicoptère. Encore l’appareil ne peut-il se poser, fût-ce avec le plus habile des pilotes. Il se maintient en vol stationnaire, les rotors fouettant l’air à quelques mètres des falaises, le temps que les passagers sautent sur le sol.

La vallée secrète renferme un trésor inestimable : deux misérables murets en pierre sèche de forme circulaire, dont la construction remonte à peine au XVIIIe siècle. Mais ses vagues pans témoignent que des hommes ont vécu là, cachés à la vue de tous, dans ce recoin interdit même aux plus intrépides. Des esclaves en fuite. Une première campagne de fouilles, menée en juillet 2011, en a apporté la quasi-certitude scientifique : il y avait là un campement de « marrons », ainsi qu’on appelle depuis l’époque coloniale ceux qui s’échappaient des plantations de la côte et venaient se réfugier dans ces hauteurs encore vierges. Des débuts de la colonisation, à la fin du XVIIe siècle, jusqu’à l’abolition de l’esclavage, en 1848, ils ont été des milliers à choisir la liberté au prix de la précarité, à quitter la misère des plantations pour une misère plus grande encore, mais sans entraves.

C’est là le trésor enfermé dans ces quelques pierres : l’esprit de résistance. « Ceux qui ont vécu là ont quitté la société coloniale pour fuir dans un milieu extrême, estime Edouard Jacquot, 35 ans, conservateur régional de l’archéologie. Il fallait être en condition de péril pour aller se réfugier dans des lieux comme ça. Il y avait le besoin d’échapper à sa condition, ce qui prouve que les besoins fondamentaux ne sont pas uniquement matériels. On touche là à ce qu’il y a de plus humain, à ce qu’il peut y avoir d’universel dans l’homme. »

Manuel Guttierez, 60 ans, maître de conférences en archéologie, préhistoire et antiquité à Paris (UMR 7041), a participé à la campagne de fouilles et en tire, au-delà des enseignements scientifiques, la même leçon de vie : « La liberté n’a pas de prix. Ils étaient hors-la-loi, ils risquaient d’être tués. Ils l’acceptaient car ils préféraient vivre en hommes libres. »

Ces vestiges d’une présence humaine ont été repérés par un guide de haute montagne, Pascal Colas, qui a signalé sa découverte. Une campagne a été montée, aux allures d’expédition. L’équipe transdisciplinaire est restée sur place une semaine, dormant sous la tente, bravant la pluie, le vent, le froid de l’hiver austral. Une excellente entrée en matière : « Nous avons pu tester ce qu’enduraient les gens qui vivaient là », explique Anne-Laure Dijoux, 27 ans, une Réunionnaise qui prépare un doctorat en archéologie à la Sorbonne.

Les premières fouilles ont donné de minces résultats : un pauvre mobilier, quelques ossements d’oiseaux ou de petits animaux, pas de corps à ce jour. Mais ce dénuement est déjà une information précieuse sur ce qu’étaient prêts à souffrir ces hommes, ces femmes et ces enfants. Un lourd gage pour redevenir des êtres humains et non plus des « biens meubles » comme les déclarait le Code noir qui codifiait l’esclavage.

Manuel Guttierez, un Français d’origine chilienne, s’est passionné pour l’océan Indien et a contribué à ouvrir la recherche sur le marronnage. « Les esclaves n’étaient pas considérés comme des individus socioculturels dans la société coloniale, explique-t-il. Les fugitifs vont être conduits à revenir à leur milieu de vie d’origine. » Ils vont recréer une société avec ses codes et prouver ainsi que, « dans les faits, ce sont des êtres humains qui ont une pensée symbolique, des rituels, une religion, une culture« .

Jusqu’alors, les informations sur leur mode de vie venaient de ceux qui les poursuivaient. Les chasseurs de marrons, Dalleau, Caron, Dugain et le plus connu d’entre eux, François Mussard, en même temps qu’ils ramenaient la main gauche des esclaves tués pour obtenir paiement de leur besogne, consignaient ce qu’ils avaient vu là-haut dans des rapports dont il reste quelques traces. Ils décrivent des petits groupes d’une dizaine de familles, avec un chef. Le clan vivait de la culture du maïs, de la patate, des songes ou des haricots, de la chasse et, à l’occasion, de la rapine sur les plantations. Ces fuyards ingénieux savaient travailler le métal pour fabriquer des ustensiles ou fondre des balles.

Sudel Fuma, 60 ans, professeur d’histoire contemporaine à l’université de La Réunion et titulaire de la chaire de l’Unesco sur la mémoire de l’esclavage, a épluché ces rapports et les autres archives disponibles. Il a notamment retrouvé les registres de marronnage de la commune de Saint-Paul, qui témoignent de l’ampleur du phénomène. De 1730 à 1734, 985 « départs » sont enregistrés. L’historien estime que, en 1741, 6 % de la population esclave est marronne. S’y ajoutent les nombreux suicides (quatre par trimestre en 1846). Esclave mort ou en fuite, le maître écrit à chaque fois « bien perdu » dans son inventaire.

Les sanctions sont terribles, quand le fugitif est repris vivant. Elles sont codifiées par l’article 38 du Code noir, qui date de 1724 dans sa version réunionnaise. Le fouet, une oreille coupée et une fleur de lys tatouée à la première incartade, une seconde fleur de lys et le tendon d’Achille sectionné à la deuxième, la pendaison ou la roue à la troisième. Les marrons acceptaient le risque. Les colons vivaient, eux, dans l’angoisse des raids désespérés que lançaient les fugitifs affamés.

Cette société violente est née avec l’arrivée des premiers habitants et a perduré jusqu’en 1848. « Après l’abolition, la mémoire de cette période a été éradiquée, explique Sudel Fuma. L’histoire devait être effacée. En 1860, les Archives ont été nettoyées. » Des minutes de procès ont notamment disparu. Le temps, la mauvaise conservation, le désintérêt ont achevé l’oeuvre d’oubli. « Commencer à parler des esclaves posait problème car cela remettait en question la société telle qu’elle s’était construite », explique pour sa part Manuel Guttierez.

« L’histoire de l’esclavage, l’histoire du marronnage, c’est l’histoire du silence, estime Sudel Fuma, arrière-petit-fils d’esclave qui a aussi retrouvé dans son arbre généalogique un chasseur de marrons. Jusqu’à une période récente, le sujet était tabou. » Le maloya, la musique des esclaves, est resté interdit dans l’île jusqu’en 1981. Enfant, Sudel Fuma ignorait donc tout de ce passé évincé. « Je suis Français de nationalité mais je regarde mon épiderme et je sais qu’il y a une autre histoire en moi. A l’université, j’ai eu soif de la connaître. » Il se souvient de l’accueil réservé à son premier livre sur l’esclavage, en 1978, aux reproches qui lui étaient faits de rouvrir les plaies. Dans son nouvel opus, La Révolte des oreilles coupées (Historun, 2011), il narre la révolte d’esclaves à Saint-Leu, en 1811. On lui reproche encore aujourd’hui de faire la part trop belle au leader du mouvement, Elie, exécuté en 1812.

Les recherches archéologiques d’Anne-Laure Dijoux partent aussi d’une « démarche personnelle ». « Dans l’environnement familial, les marrons étaient considérés comme des héros et, en même temps, comme des êtres sanglants. » Une ambivalence qui se retrouve dans le terme « marron », adopté par le créole, qui signifie à la fois libre et revenu à l’état sauvage. Bien des éléments dans la société réunionnaise rappellent ce passé, jusqu’aux noms des lieux qui, dans les hauts de l’île, ont pris ceux d’évadés malgaches ou africains : Dimitile, Cimendef, Mafate ou Anchaing. Anchaing, qui, comme tant d’autres, préféra se jeter d’une falaise plutôt que d’être repris et se transforma, selon la légende, en oiseau. La sorcellerie, les plantes médicinales utilisées par les tisaneurs, les cérémonies secrètes sont autant d’héritages culturels des asservis. « Mais où sont passés les 62 000 esclaves qu’a comptés La Réunion en 1848 ? », s’interroge Anne-Laure Dijoux, redevenant archéologue.

De fait, ils se sont comme évaporés. Les ossements retrouvés sont très rares, que ce soient ceux des marrons ou des serviteurs restés sur les plantations. Ils ressurgissent parfois au hasard d’un coup de pioche ou d’un coup de vent. En 2007, le cyclone Gamède emportait ainsi la plage devant le cimetière marin de Saint-Paul et révélait l’existence d’un second cimetière.

Des fouilles furent entreprises sur ces corps visiblement enterrés à la va-vite. Sur des dentitions furent retrouvées des canines et des incisives taillées en biseau, pratique scarificatrice courante chez les peuples africains. Selon les chercheurs, il pourrait s’agir d’un cimetière d’esclaves. Les ADN sont malheureusement trop endommagés pour être exploités. Mais l’étude des ossements dénote des marqueurs intenses de stress musculaire. « Cela nous oriente vers une population surexploitée », estime Anne-Laure Dijoux. Une autre campagne de fouilles va être entreprise cette année. La première avait été cofinancée par la nouvelle Direction régionale de l’archéologie, créée en 2010, et par le parc national de La Réunion, inauguré en 2006. « Les lieux de marronnage sont difficiles à trouver. C’était le principe », résume Manuel Guttierez. Des dessins gravés ont été retrouvés qui attesteraient, ici ou là, une présence ancienne.

Il est envisagé de passer au crible par avion-radar les cirques afin de repérer d’éventuelles traces d’habitat. Des frais importants pour un résultat aléatoire mais fondamental. « Cela fait partie de l’histoire douloureuse de La Réunion », estime Benoît Lequette, 50 ans, responsable du service étude et patrimoine au parc national. « Le marronnage a forgé l’identité de ce territoire, confirme Edouard Jacquot. Son étude est sûrement la thématique où l’archéologie a le plus à apporter à l’histoire de La Réunion. Les esclaves n’ont laissé aucun récit. Ils ont écrit leur histoire dans la terre. Nous devons donc décrypter les traces qu’ils nous ont laissées. » Le scientifique estime les Réunionnais mûrs pour cette introspection. Les recherches du cimetière de Saint-Paul ont par exemple soulevé une vague d’intérêt. « On ressent l’envie de dépasser les traumatismes du passé », estime Edouard Jacquot. « Cette mémoire revit, retrouve un sens, estime également Sudel Fuma. La population est prête à assumer qu’elle est à la fois descendante des marrons et des chasseurs de marrons. »

Le régime foncier dans les DOM – Restes de la plantation esclavagiste du temps lontan et Tentative ratée de réforme agraire en 1961

Un article pour partager avec vous une opinion sur le régime foncier à La Réunion et ailleurs. Cela peut intéresser mes amis de Dev’, qui se souviendront peut-être à cette lecture les discours enflammés de Marc Dufumier.

C’est une intervention d’Aimé Césaire, professeur, écrivain et député de La Martinique. Elle a bientôt 50 ans, mais les critiques ne me paraissent malheureusement pas complètement obsolètes.

Aimé Cesaire s’exprime à l’Assemblé Nationale, en 1961, sur le projet de loi portant sur RÉGIME FONCIER DES DEPARTEMENTS D’OUTRE-MER.
Source : Journal Officiel sur la séance du 18 juillet 1961.

M. le président. Dans la discussion générale, la parole est à M. Césaire.

M. Aimé Césaire. Monsieur le ministre, mes chers collègues, le projet de loi qui nous est soumis aujourd’hui a un mérite réel ; celui d’attirer l’attention sur un problème qui est, aux
Antilles, un problème crucial, celui de la réforme agraire . – Oui, s’il y a des pays où elle s’impose à la fois pour des raisons économiques, sociales et politiques, c’est bien aux Antilles et plus particulièrement à la Martinique.
Trois séries de chiffres vont vous permettre de le comprendre : les chiffres représentant la quantité de terres cultivables : un peu plus de 28 .000 hectares ; les chiffres indiquant l’importance de la petite propriété : 26 p. 100 du territoire agricole de file ; les chiffres enfin afférents aux grands domaines : un peu plus de 360 grandes propriétés occupent 74 p. 100 de la surface cultivable du pays.
Encore faut-il préciser que, sur ce nombre de grandes propriétés, il existe un petit nombre de propriétés particulièrement grandes qui, à elles seules, couvrent 60 p . 100 de la superficie recensée. Si je précise que cette grande propriété est tout entière concentrée entre les mains d’un seul groupe social, celui communément désigné sous le nom de « blancs créoles » , on comprendra le caractère anormal de cette situation et le danger qu’elle fait
courir à l’équilibre même du pays. C’est plus que du capitalisme, c’est déjà de la féodalité .
C’est dire l’intérêt avec lequel les populations ont appris que le Gouvernement se souciait enfin de porter remède à cet état de choses et travaillait à un projet de loi . Leurs espérances ont été encore ravivées par toute une campagne de presse gouvernementale
et par des émissions de propagande à la radio, se situant, comme par hasard, à la veille des élections cantonales. Et voilà qu’aujourd ‘hui le Gouvernement tient parole, et
qu’en cette fin de session parlementaire il nous présente le projet tant attendu, avec le titre prometteur – que voici : Projet de loi tendant à améliorer dans les départements
d’outre-mer la situation des populations agricoles en modifiant les conditions de l’exploitation agricole et en facilitant l’accession des exploitants à la propriété rurale. Je dis donc bravo ! – Mais c’est ici que les choses se gâtent.
Si, dans le domaine qui nous préoccupe, la vérité c’est la réforme agraire, si, dans ce domaine, l’idéal à atteindre, c’est la réforme agraire, la vraie réforme agraire, j’ai bien
peur que votre loi ne fasse plus de mal que de bien et qu’en définitive elle n’apparaisse aux populations, aux yeux desquelles on aura fait miroiter une espérance qui ne sera pas tenue, que comme un hommage du vice à la vertu, ce qui est, monsieur le ministre, la définition classique de l’hypocrisie.
Qu’est-ce qu’une réforme agraire ? C’est pour le moins, l’amputation des grands domaines et l’accession à la propriété rurale rendue possible à une paysannerie sans terre. Un exemple maintenant célèbre, c’est celui de Fidel Castro à Cuba, et, s’il faut laisser là cet exemple trop explosif, on pourrait choisir de nombreux exemples de par le monde, bien
d’autres exemples en Amérique du Sud, bien d’antres exmples dans la Caraïbe, tel celui de Porto-Rico. Et, oui que dis-je ? On pourrait trouver quelques exemples, imparfaits sans doute, mais significatifs, aux Antilles françaises elles-mêmes.
Je me contenterai à cet égard de vous citer une phrase extraite d’un rapport d’un directeur  des services agricoles de la Martinique, datant de 1946. Il s’agit du rapport de M. Kervégant, lequel était tout, sauf révolutionnaire . Et voici ce que j’y lis :  » Il importerait sans doute d’envisager l’achat par la colonie — la Martinique était une colonie en ce temps là, et je laisse aux experts le soin de dire si elle ne l’est plus — (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche .) — de gré à gré ou par voie d ‘expropriation, de grands domaines privés et leur morcellement en petites fermes, suivant la procédure déjà appliquée au début du siècle pour un certain nombre d’habitations sucrières.  » Voilà ce qu’écrivait un fonctionnaire colonial il y a quinze ans. En effet, au début du siècle, le conseil général de la Martinique a racheté plusieurs grands  domaines et les a morcelés en lots de quatre ou cinq hectares. Cela se passait sans loi de programme, sans F . I. D. 0 . M ., du temps que ce n’était pas encore un crime d’Etat que de revendiquer des franchises locales. Par conséquent, nous étions fondés à croire que le Gouvernement s’inspirait de ces précédents.
Pour cela, il eût fallu créer un organisme spécial qui eût acheté le surplus des grands domaines, les eût morcelés et vendus par annuités aux travailleurs de la terre . C’est ce
qu’on appelle, en Algérie la caisse d’accession à la propriété et à l’exploitation rurales.
La vérité nous tierce à dire, monsieur le ministre, qu’il n’y a rien de tout cela, ni même rien qui en approche, dans le texte qui nous est aujourd’hui présenté . Une chose a beaucoup
frappé le rapporteur de ce projet de loi Lu Sénat, M. Toribio, c’est l’absence, dans votre texte, de dispositions financières.
« Votre rapporteur croit savoir, écrit-il, que pour réaliser la solution préconisée par le projet de loi, six milliards d’anciens francs sont nécessaires. Qu’il soit permis à votre commission
de remarquer que, dans l’état actuel de la loi de programme pour les départements d’outre-mer, cette somme ne saurait être dégagée des crédits que nous avons votés et
qu’il importe donc au plus vite, si en ne veut pas mécontenter gravement des populations auxquelles on aurait fait miroiter des possibilités d’achat de terre, de dégager les sommes
correspondantes, ne serait-ce qu’au moment du vote du prochain collectif. Il importe donc qu’au cours du débat actuel, le Gouvernement nous fasse connaître où il entend trouver les crédits nécessaires . »
Cet appel du rapporteur au ministre est resté sans réponse, et ma modestie naturelle ne me permet pas de penser que j’aurai un sort meilleur. La vérité, nous la trouvons dans les dernières résolutions votées au F. I. D . O . M. Contrairement à ce qu’espérait le  rapporteur du Sénat, c’est bien sur le fonds du F . I . D . O. M. que sera financée la réforme
agraire . Mais alors, il vous intéressera de savoir quelles sont les sommes affectées à ces opérations : pour chacun des départements, 40 millions de crédits  de programme et 12 millions de crédits de paiement . Autrement dit, si l’on tient compte qu’une partie de ces sommes sera consacrée à des travaux d’aménagement et de lotissement, c ‘ est à peine de quoi financer une opération de 100 hectares.
Voilà qui limite singulièrement l’intérêt du projet que nous discutons. Les articles 58-17 et 58-18 disent bien que le préfet peut « mettre en demeure tout propriétaire de terres incultes ou insuffisamment exploitées, soit de les mettre en valeur, soit d’en céder la jouissance, soit de les vendre . . ., soit, enfin, « provoquer l’expropriation » mais, comme il n’y a pas de sommes affectées à cette opération, il y a tout lieu de croire que la procédure d’expropriation ou d’achat sera exceptionnelle et sans incidence réelle.
Voilà donc un gouvernement qui veut faire la réforme agraire sans dépenser un sou !
Comment s’y prendra-t-il ? C’est ici que le Gouvernement fait intervenir le préfet.
On constate qu’il y a aux Antilles un puissant mouvement qui tend à la concentration des terres ; ce mouvement, nous le connaissons bien : c’est la loi d’airain du capitalisme par le jeu de laquelle en dix ans 6 .000 petits propriétaires martiniquais ont été éliminés. Pour enrayer le mouvement, oyez bien la nouvelle : on habilitera le préfet à intervenir, s’ il le veut bien, chaque fois qu’on se trouvera devant un cas d ‘ exploitation agricole dépassant
une norme, non précisée d’ailleurs par la loi.
Dans ce cas, de deux choses l’une : ou bien le préfet accorde sa bénédiction, il donne une autorisation spéciale pour le cumul des terres et cela, personne ne peut l’en empêcher ; ou bien le préfet la refuse, auquel cas, il met le propriétaire en demeure de mettre à ferme ou à colonat partiaire la superficie excédentaire.
Voilà le grand mot lâché : le colonat partiaire ou métayage ! La loi a pour but de mettre entre les mains du préfet une arme qui lui permette de faire pression sur le grand propriétaire pour obtenir de lui qu’il mette en métayage une partie de son domaine et qu ‘ il y installe des colons partiaires. C’est là toute l’économie du projet.
Par conséquent, il est faux de dire que le projet de loi a pour but, comme l’affirme le Gouvernement, de favoriser l’accession à la propriété de l’Antillais ou du Réunionnais . Le mieux que ces derniers puissent espérer c’est d’être transformés ou en métayers ou en colons partiaires, ce qui est tout différent ! Et dans quelles conditions ? Ce seront de petits métayers . Les lots distribués par la S . A.T. E. C. à la Martinique sont d’un hectare et cela pour un loyer très cher, un tiers de la récolte.
Voilà donc, à côté du latifundium, créé, constitué un microfundium qui sera grevé de  charges parasitaires considérables. Il faut bien le dire du point de vue social ce n’est pas la promotion humaine que nous espérions et, du point de vue économique, c’est certainement la plus mauvaise de toutes les solutions.
Tous les experts en sont convenus.
Je vous renvoie au beau livre de M . René Dumont qui vient de paraître et qui est intitulé Terres vivantes . J’y lis ceci : « Une réforme agraire nécessite l’évolution prioritaire des
rentes foncières et des métayages de culture comme d’élevage dont nous avons relevé la nocivité spécifique . En somme, la suppression des charges parasitaires, pour pouvoir augmenter les investissements, est partout le pré.:lable indispensable. Le développement
agricole n’est guère possible avec des propriétaires à mentalité de rentiers et des métayers à mentalité d’ouvriers mal rémunérés. La mentalité métayère doit être extirpée partout. »
Or, vous, à une époque où le chef de l’Etat demande à la France d’épouser son temps, ce que vous préconisez en 1961 comme solution du problème antillais, c ‘ est l’installation de la mentalité métayère . Cela manque, pour le moins, d’imagination et de sérieux.
Mais malheureusement, il faut aller plus loin . On peut même se demander dans quelle mesure cette loi, déjà tellement imparfaite, recevra application. Vous confiez l’application de la loi au préfet. La formule revient comme un leitmotiv : « Le préfet peut…  » . C’est une
possibilité qui lui est laissée, ce n’est pas une obligation qui lui est faite . C’est déjà très mauvais signe . Et puis, le voudrait-il, et s’il le veut, le pourra-t-il ? Je viens de lire le rapport consacré en 1954 au progrès de la réforme agraire, et relatant les obstacles qui s’ opposent au progrès, que l’administration de l’O. N. U . a rédigé.
Eh bien, l’administration de 1’0 . N . U . constate que plusieurs gouvernements mentionnent, parmi ces obstacles, l’opposite des grands propriétaires fonciers, et le rapport donne des exemples saisissants. Le gouvernement du Chili signale qu’ en raison de la structure économique et politique du pays, a il est difficile de mettre en oeuvre un programme de réforme agraire . Les propriétaires fonciers, atteints par des mesures quelconques d’ordre économique, politique, administratif, juridique ou social, s’opposent énergiquement à la mise en oeuvre d’une telle mesure . Or ils exercent une très grande influence sur le plan économique et politique ».
Le gouvernement du Pakistan signale le même obstacle : « Le détenteur des droits acquis s’oppose évidemment à toute tentative visant à remédier à la mauvaise répartition des
terres ».
Même réponse du Japon.
Même réponse de Formose.
Alors, je vous pose la question, monsieur le ministre : est-ce que vos préfets pourront surmonter la résistance que les privilégiés vont leur opposer ? Es t -ce que, même armés de votre loi qui n’est guère qu’un sabre de bois, ils pourront enrayer ce qui constitue la logique même du capitalisme et oui est une logique de concentration ?
Poser le problème, c’est ie résoudre : vos préfets se soumettront ou ils partiront . En cas de conflit avec les grands propriétaires fonciers, c’est vous-même qui les rappellerez. Ma conclusion, c’est que ce projet de loi est futile, qu’il est inadéquat et dérisoire.