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Monorail et téléphérique, les mauvaises idées des acolytes Robert

Voilà donc la suite de ma chronique concernant la mobilité, consacrée aujourd’hui aux transports en commun.

Comme je vous le disais, 5% des déplacements Domicile-Travail se font en transports en commun et ce pourcentage est stable depuis 1999.

Ne nous voilons pas la face, à La Réunion, prendre le bus est un truc de pauvre, de personnes bénéficiaires des minimas sociaux et familles défavorisées, qui ne touchent pas assez d’argent pour se payer un permis de conduire et une voiture.

Selon l’étude INSEE (que je citais la fois précédente), on reproche aux transports en commun actuels une fréquence et régularité insuffisantes, ainsi qu’un manque de correspondances pour pouvoir se rendre au travail en bus. De plus, peu d’itinéraires sont actuellement « en site propre », ce qui ne veut pas dire qu’on fait du curling sur la route avant chaque passage du bus, mais parce qu’il bénéficie d’une voie réservée, partagée avec les véhicules de secours, les taxi et parfois les vélos. Ces rares voies permettent une vitesse correcte des bus, même pendant les heures de pointe.

Quoi de neuf sous le soleil ? Suite à l’annulation du projet du TramTrain lorsque la majorité à la Région a changé, on piétine. On repeint des bus et on change des horaires. Le TransEcoExpress, projet de la Région pour un Saint-Pierre-Saint-Denis-Saint-Benoît rapide et fiable patine, parce qu’il reste énormément de points noirs de trafic, qui diminue considérablement la vitesse commerciale des cars jaunes.

Didier Robert, en période électorale pour la fin de l’année, nous a récemment balancé du Monorail dans les dents. Une sorte de métro/tram/train du futur… Enfin du futur des années 1960 !

Bon, le principe c’est qu’avec un seul rail et parfois une technologie à coussin d’air, on limite les frottements et donc les pertes d’énergie. Le hic c’est que c’est une technologie mal connue en France et chère.

Imazpress nous rappelle que la ville de Springfield, des Simpsons se sont équipés d’un monorail. Pour préparer cette chronique, j’ai donc regardé l’épisode 12 de la saison 4 (trop dure la vie d’un chroniqueur radio !). L’épisode commence par la condamnation de M. Burns car il planquait mal ses déchets nucléaires. Il paye donc 3 millions de dollars à la municipalité, qui organise un conseil municipal extraordinaire, pour savoir quoi faire de cet argent. Marge propose d’utiliser cet argent « à quelle chose dont toute la ville serait fière » et de refaire la grande rue, mais voilà qu’un étranger se présente avec une belle idée toute neuve.

Je vous propose d’écouter la chanson du Monorail, qui montre bien comment on peut attirer les gens, juste avec une idée nouvelle, et les convaincre franchement facilement… Attention ! L’épisode des Simpsons n’est pas aussi cynique que la vraie vie, car celui qui le propose n’a pas enterré un projet de TramTrain au début de sa mandature.

Dans la série Nouvelles idées pour une nouvelle ville, je voulais aussi vous parler du PLUS LONG TÉLÉPHÉRIQUE DU MONDE prévu par… Thierry ROBERT. Il a l’idée de relier Saint-Leu à Cilaos. Si vous vous demandez pourquoi Saint-Leu et pas Saint-Louis, porte d’entrée du cirque, je pense que c’est parce qu’il n’a pas le droit d’acheter une autre commune que la sienne… Alors voilà, donc, Mister T. a lancé cette année une étude de faisabilité pour ce tracé,  d’un montant de près de 300 000 euros.

Selon lui, il s’agirait « d’améliorer la desserte de lieux stratégiques, offrir un transport innovant aux touristes et aux Saint-Leusiens, valoriser une image « éco-durable » de la collectivité », mais aussi et surtout, de claquer 200 millions d’euros de deniers publics…

Je ne suis pas contre les téléphériques, qui sont déjà utilisés dans de nombreuses villes au relief accidenté, où il n’y a pas la place de faire passer un métro aérien, où pour traverser des fleuves. On en parle depuis un moment pour relier la Montagne au centre-ville de Saint-Denis, mais on se heurte à un coût prohibitif, car il faudrait selon le droit français exproprier toutes propriétés qu’on survole.

Les idées de transport par câble à La Réunion : désenclavement des cirques et liaisons urbaines à Saint-Denis entre les Hauts les Bas. En rouge le projet de Thierry ROBERT.
Les idées de transport par câble à La Réunion : désenclavement des cirques et liaisons urbaines à Saint-Denis entre les Hauts les Bas. En rouge le projet de Thierry ROBERT.

Sur le Saint-Leu> Cilaos, j’aimerais juste savoir qui réalise quotidiennement un trajet Saint-Leu > Cilaos ou l’inverse. Et comment Mister T. imagine pouvoir implanter le plus grand téléphérique au monde, long de 22 kilomètres, au beau milieu du Parc National et des paysages classés à l’UNESCO, en passant par le Grand Bénare !

Sur ce, je vous laisse, je vais rater le funiculaire de 19h02 pour le Piton des Neiges.

La Petite Reine

Je publie ici ma chronique écolo du jour, pour l’émission de radio Le Joyeux Bordel (radio Lycée Georges Brassens).

Pour commencer cette chronique Transports, je vous présente quelques statistiques sur les déplacements Domicile-Travail. A La Réunion, selon une enquête INSEE, en 2011 :
– 3/4 des réunionnais se rendent au travail en voiture (et tous déplacements confondus, ce chiffre grimpe à 89%)
– 10% y vont à pied
– 5% seulement en transport en commun
– 4% en deux-roues, qu’ils soient motorisés ou non.

En moyenne, les Réunionnais parcourent 25 km par jour pour aller travailler, ce qui représente 1 tonne de CO2 rejetée par an, soit un Saint-Denis/Johannesburg aller retour en avion.

Les dépenses liées aux transports sont en moyenne de 343 € par mois pour un ménage, soit près de 20% de leur budget. C’est DIX fois plus qu’un abonnement Transports en Commun, alors que celui-ci vous serait remboursé à 50% par votre employeur.
C’est aussi le prix de 4 vélos d’occasion, hein…

Aujourd’hui, je voudrais vous parler de la Petite Reine, comme on l’appelle…

Vélos à Copenhague
Vélos à Copenhague

Le Vélo, donc, sans doute matière à débat, non ?

A La Réunion, il y a clairement des tronçons dangereux pour les cyclistes, encore plus en ce moment où il fait nuit très tôt. Il y a aussi des radiers submergés à passer en période de fortes pluies. Il y a aussi la quasi-obligation de te doucher quand tu arrives en sueur (et pas maquillée en plus !) au travail.

Mais tout de même, il y a des super bons côtés. Par exemple apprécier un coucher de soleil ou un sauter de baleine en revenant du travail, se défouler après une bonne journée cloué sur une chaise et surtout, surtout, l’assurance pour une fille de se faire draguer et siffler un bon nombre de fois… Euh…, ah bon, vous trouvez que ça va dans les points négatifs, ça ?

En plus sérieux, il y a des gens qui ont montré que le vélo-boulot-dodo contribuait :

* à l’amélioration de la santé des utilisateurs, qui en profitent en plus pour faire une ballade en famille le week-end sur le sentier littoral
* à la vie économique locale, d’une part par l’économie du vélo elle-même (65000 emplois en France) et d’autre part car le cycliste fréquente d’avantage les petites épiceries et entreprises de proximité, plutôt que d’aller se faire chier à Jumbo, où il n’y a même pas d’itinéraire cycliste et de stationnement vélo.
* à une amélioration de la qualité de l’air et de la fluidité du trafic, même si à Copenhague, on a des bouchons sur les pistes cyclables au niveau des feux rouges. Ici, on en est encore loin.

Mais, mais, on progresse, bien sûr. Notre chère Ségo a mis en place un plan vélo, qui inclut des modifications du Code de la Route, qui m’autorise, moi, cycliste sexy, à griller les feux rouges si je tourne à droite (des nouveaux panneaux triangulaires sont apparus, cherchez-les !) et qui te verbalise plus, toi, con d’automobiliste garé en double-file sur la piste cyclable, ou toi, scootériste demeuré qui roule sur le sentier littoral. Et avec cet argent, on peut désormais payer une indemnité kilométrique vélo, pour les salariés adeptes du vélo-boulot-dodo. Ce qui fait que moi, dépensant 1,50 euros environ par jour pour aller au travail en voiture, serais indemnisée 3,50 euros par jour pour y aller en vélo. Sympa, non ?

Mon ami Didier (Robert, président de Région, ndlr), se paye certes une nouvelle route à mille millards de dollars, mais, mais, pendant ce temps-là, une Voie Vélo Régionale voit le jour, lentement et dans la douleur. Pour à terme, pouvoir faire le tour de l’île à vélo sans se faire renverser par un camion, c’est bien non ?

Et je termine cette géniale chronique en vous signalant une chouette initiative qui a lieu ce week-end, du samedi 25 juillet au lundi 27 au soir. Ce sont des amis d’Alternatives Transports Réunion, Alternative Travel Réunion et Alternatiba qui réalisent un tour de l’île à vélo, sans doute en écoutant du rock alternatif.

Les étapes, c’est Saint-Denis>Grande Anse par l’Ouest le samedi, Grande Anse>Sainte-Rose le dimanche et Sainte-Rose>Saint-Denis le lundi. L’intérêt, c’est de réaliser un relevé cartographique et photographique de l’itinéraire cyclable faisant le tour de l’ile et de voir le type d’aménagement, son état, ses carrefours dangereux… bref ce qui marche et ce qu’il faudrait améliorer.

Le Vélo Photo Tour 2015 recherche donc des gens motivés, pour pédaler à leurs côtés (pas besoin d’être un grand sportif, qu’ils m’ont dit), pour fournir une assistance technique, pour nourriture ou logement (notamment pour les vélos, la nuit) et pour héberger la carte interactive et le blog après le tour ! Pour plus d’info : Facebook et Pouss-pouss.re


Sources :

Enquête Insee Analyses Réunion n° 4 – Décembre 2014

Calcul CO2 sur MyClimate.org

Ministère du travail pour les frais de transport.

Externalités positives du vélo : article Actu-Environnement

Sur l’indemnité kilométrique vélo : article Actu-Environnement et Challenges

Schéma Régional des Infrastructures et des Transports de La Réunion (SRIT), Dossier de Presse et Diagnostic.

L’été sera chaud !

Quoi de neuf par ici ?

A La Réunion, c’est l’hiver, avec le vent, les baleines et l’eau froide, à 24°C…

En Métropole, c’est le début de l’été, prétexte à une nouvelle chronique écologique ! La version radio est disponible ici pour la 18e émission et bientôt en Podcast grâce à la toute nouvelle application RadioLGB, pour Apple et Androïd. Je vous en fais une version épurée sur ce blog, ce qui vous épargne toutes les blagues de mauvais goût de l’émission (qui sont en partie de mon fait, je le concède) !

Vous n’êtes pas sans savoir, ou alors peut-être que si, vous êtes sans savoir, et je vous l’apporte alors sur un plateau d’argent, que 2014 a été la plus chaude au niveau mondiale, depuis que l’homme est l’homme, ou plutôt depuis que les températures sont enregistrées au niveau mondial.

La moyenne des températures mondiales a été en 2014 supérieure de 0,7°C par rapport aux moyennes prises sur le XXe siècle. Cette différence à la normale est plus élevée dans l’hémisphère Nord que l’hémisphère Sud. En France, on est même à +1,2°C.

Il y a eu néanmoins des zones avec des températures plus froides que d’habitude, avec les blizzards et l’hiver difficile à New York. Ce fut aussi le cas en Antarctique, ce qui a des conséquences graves. Mon amie Léa qui est en Terre Adélie (pour MétéoFrance) m’explique qu’avant 2012, la banquise fondait autour de l’île Dumont d’Urville, où se réfugient chaque année plusieurs milliers de manchots Adélie pour pondre un œuf et quelques dizaines de scientifiques français pour pondre une thèse.

Si les scientifiques peuvent mettre des chaufferettes dans leurs moufles et faire des rotations d’hélicoptères du bateau à la base et de la base au bateau (argh ! le déficit public nom de nom!), les manchots sont plus affectés par ces années exceptionnelles… En effet, la glace ne dégèle pas et ils ont 16 km à faire à pied pour aller se nourrir. Je vous propose d’imaginer 16 km à parcourir, ce qu’il font en 2 heures en nageant, mais hélas, en 8 heures à pied. C’est un peu imaginer enlever son déambulateur à Mamie qui doit aller chercher son pain.. Vous imaginez bien qu’il en a qui ne reviennent pas… Vous aviez d’ailleurs pleuré devant le film la marche de l’Empereur, qui décrit toutes les embûches pour la reproduction d’un couple de Manchots.

Donc 2014, année la plus CHAUDE jamais connue, avec des disparités. En 2015, on démarre fort, très fort. Mai 2015 est à nouveau “the hottest month ever”. Ça démarre si fort que s’il n’y a pas d’éruption volcanique majeure d’ici à la fin de l’année, nous sommes à peu près sûrs que l’année 2015 marquera un nouveau record de température.

Et nous, à La Réunion ? On n’est pas en reste, avec les deux années les plus chaudes (depuis 1969, année érotique… mais aussi début des enregistrements sur toute l’île) enregistrées en 2011 et 2014. C’est l’été surtout, qui est plus chaud qu’avant.

A vrai dire, je n’ai pas la sensation que l’île de La Réunion soit véritablement menacée par le réchauffement climatique. Je pense qu’on est ici peu vulnérables, notamment du fait des ÉNORMES investissements qui ont été réalisés en termes de :

– sécurisation par rapport aux risques naturels. Personne n’est parfaitement protégé, je vous l’accorde, mais on est tout de même bien moins vulnérables que Madagascar ou l’archipel des Comores…

– limitation de l’érosion marine. C’est un gros risque pour les archipels coralliens de rêve, comme les Seychelles, les Maldives ou encore le Vanuatu ou les îles Karibati, sources des premiers réfugiés climatiques. La montée des eaux, les évènements violents comme les cyclones ainsi que la dégradation des récifs coralliens, barrière naturelle contre la houle, font que les îles sont grignotées petit à petit et rentrent dans une compétition ridicule entre une digue en béton et les courants marins.

– risque de sécheresse. L’île de La Réunion détient tous les records mondiaux de pluviométrie entre 12 heures et 15 jours. Je crois que c’est le seul territoire au monde à avoir creusé dans les montagnes des galeries pour transférer l’eau des versants Est, au vent, très arrosés, vers les versants Ouest, sous le vent, semi-arides. En termes de consommation de subventions européennes, on a sans doute un autre record, ainsi que pour le retard et les surcoûts du chantier.

Donc, le réchauffement climatique à La Réunion, bof, on on s’en fout un peu ! S’il fait chaud, on allume la clim, clim qui marche à l’électricité, électricité produite majoritairement à base de charbon et de fioul… Argh !

Notons quand même un projet de climatisation marine (SWAC), en allant chercher l’eau froide des profondeurs, comme les réseaux de froid qui fonctionnent à paris grâce à la fraîcheur des eaux de la Seine. Hélas, je viens de lire que les tuyaux utilisés seront fabriqués sans soudure en Norvège puis remorqués jusqu’ici… Soit la distance honorable de 15 000 kilomètres environ, mais puisqu’on vous dit que c’est pour la bonne cause !

Citons aussi l’ambition politique de devenir autonome électriquement en 2030, avec 100% de l’électricité fournie qui serait d’origine renouvelable (et 50% en 2020). C’est une ambition louable, sans doute utopiste et pas toujours vertueuse, quand on regarde les autres thématiques environnementales (le paysage notamment !!). Je vous en reparlerai sûrement.

Cette ambition de faire de La Réunion et de l’Outre-Mer français des territoires exemplaires en termes d’énergie est bien anecdotique à l’échelle nationale au mondiale. D’autant plus qu’elle est masque une problématique TRÈS GRAVE sur ces territoires : la toute puissance de la voiture individuelle, avec un nombre d’immatriculations toujours en hausse et des transports en communs ridicules, inadaptés et délaissés, perçus encore comme une solution de transport subie par les personnes les plus défavorisées, ne pouvant se payer le permis de conduire et un crédit auto. La voiture est un signe de réussite sociale et économique, auquel on ne peut pas toucher.

Bref, l’autonomie électrique de La Réunion, c’est joli, mais c’est selon moi la goutte d’eau dans l’océan (qui se réchauffe) ET le pansement sur la jambe de bois…

Je voudrais conclure mes chroniques sur une lueur d’espoir, une bonne nouvelle, une belle initiative, un conseil simple… Côté changement climatique, il n’a guère de bonnes nouvelles, sûrement pas du côté de la COP21, cette grand-messe mondiale du climat prévue à Paris en fin d’année où tout le monde viendra en avion pour signer des accords vides sur papier recyclé.

Je vais me contenter de vous dire que oui, ça craint, que même le Pape nous le dit, en citant François d’Assise ! Mais pour qui ? Pour nous surtout.

« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la terre, qui nous soutient et nous gouverne, et produit divers fruits avec les fleurs colorées et l’herbe ».

Cette sœur crie en raison des dégâts que nous lui causons par l’utilisation irresponsable et par l’abus des biens que Dieu a déposés en elle. Nous avons grandi en pensant que nous étions ses propriétaires et ses dominateurs, autorisés à l’exploiter. […] Nous oublions que nous-mêmes, nous sommes poussière.

Bien dit, Pancho ! Poussières nous sommes, poussières, nous redeviendrons.

En effet, si aujourd’hui, nous devrions faire des efforts pour limiter le réchauffement climatique, c’est peut-être pour sauver les koalas et les tigres, et surtout pour sauver notre peau ! Il ne s’agit pas de sauver la planète ni la vie sur terre, car elles ont déjà vécu des traumatismes et des crises lourdes, et s’en sont remises. La crise Crétacé-Tertiaire, il y a 65 millions d’années, doit nous amener à relativiser ce que l’on nomme la fin du monde, le voir seulement comme la fin d’une ère, à l’échelle géologique.

Sauver la planète n’est pas un enjeu, il convient juste de voir si sauver l’humanité en vaut la chandelle… Au pire, on laissera la trace archéologique d’une espèce Homo sapiens sapiens, savante peut-être, mais avide, déraisonnée, destructrice et vouée à sa propre fin.


Sources :

http://www.lemonde.fr/climat/article/2015/06/13/el-nino-de-retour-apres-cinq-ans-d-absence_4653508_1652612.html#SjmDCxUtJw57OCby.99

Ce n’est pas la planète qu’il faut sauver. C’est nous…

La Météorologie, n°88, février 2015.

rapport Météo France La Réunion http://www.meteofrance.re/climat/changement-climatique et Léa Dordone pour la Terre Adélie.

Cinquante nuances de gr…as

50 nuances de gras

Voici ma chronique radio de février 2015…

Il y a deux semaines, ChelMi nous a ému jusqu’aux larmes avec son poignant hommage à un autre ChelMi, créateur du Nutella.

Hé bien moi, je veux vous faire chialer en vous racontant LA VERITÉ de cette belle pâte à tartiner.

La semaine dernière, dans mon supermarché préféré, j’ai repéré une nouvelle bande de couleur verte sur les pots de Nutella. Dans ma tête, je me suis dit “tiens, ils ont fait un Nutella bio !”. Eh bien non, il semblerait que ce soit de nouvelles étiquettes avec un code couleur spécifique pour chaque taille : bleu, vert ou jaune, dans le but, d’améliorer la lisibilité de l’offre en rayon. Et zut, le marketing m’a encore eue… Pourtant, j’avais juré comme Maître Corbeau, qu’on ne m’y reprendrait plus !

Oui, parce qu’en fait, cette pâte à tartiner, très consommée en France, à hauteur d’un pot et demi par habitant et par an, par semaine pour le cas de ChelMi, n’est pas franchement “verte” :

  1. Premier problème du Nutella, les deux premiers ingrédients sont le sucre et l’huile qui constituent à peine 72% du poids total. Oui, 72%. Reste pas grand chose pour le chocolat et les noisettes, hein ? Le sucre à lui seul, c’est 55% de la masse totale ! Alors Chelmi, si tu veux rester mince, ne force pas sur les tartines !
  2. Deuxième problème du Nutella, il contient un phtalate considéré comme dangereux et d’ailleurs interdit dans les jouets : le DEHP. Cette substance est notamment utilisée comme additif en tant que plastifiant et est considéré comme un perturbateur endocrinien entraînant la diminution de la synthèse de la testostérone. Il entraîne la féminisation des mâles de toutes les espèces. Alors Chelmi, si tu veux rester viril, ne force pas sur les tartines !
  3. Troisième problème du Nutella, il contient de l’huile de palme, souvent cachée dans l’ingrédient générique “huile végétale”. Cette huile de palme n’est pas géniale sur le plan nutritionnel. Je ne m’étalerai pas sur la question, mais on peut considérer l’huile de palme comme une “mauvaise graisse”, qui fait du “mauvais cholestérol” et qui implique des risques d’accidents cardio-vasculaires. Alors Chelmi, si tu veux vivre longtemps, ne force pas sur les tartines !
  4. L’huile de palme, huile la moins chère et la plus consommée au monde, est aussi responsable de la déforestation en Indonésie et en Malaisie (85% de la production mondiale est issue de ces deux pays).
    Vous avez peut-être vu sur le net une fausse pub Doritos, avec un couple qui part en voyage de noces en Indonésie, et qui tombe sur une scène d’horreur : une coupe à blanc dans la forêt équatoriale, pour la mise en place d’une plantation de palmiers à huile. Hélas ! Chelmi, plus de la moitié de l’huile de palme produite entre 1990 et 2005 résulte d’une déforestation récente de la forêt équatoriale primaire. Et qu’est ce que ça fait, la déforestation, là-bas ? Et bien ça met en danger le beau tigre de Malaisie et son cousin de Sumatra, ainsi que le très mignon orang-outan. Alors, ChelMi, si tu aimes les animaux sauvages, ne force pas sur les tartines ! Parce que c’est vraiment, vraiment trop mignon, un bébé orang-outan. Et un bébé orang-outan qui meurt de finc ‘est vraiment très très triste…
    Et si vraiment, vraiment ton moral en dépendait, ChelMi, et que tu jugeais cela plus important que la survie des bébés orang-outan trop mignons, saches que tu peux trouver du réconfort ici, tout près de mon cœur, et sinon, tu peux trouver en supermarché ou magasin bobio des pâtes à tartiner sans huile de palme et même certifiées bio !

Allez, promis, la prochaine fois, Lucette vous la fait goûter.

EDIT : en bonne ingrate, je n’ai pas fait goûter la pâte à tartiner à mes amis chroniqueurs… mais je vous confie mon faible pour Noisette, la pâte pas bio mais sans huile de palme de Casino et surtout Nocciolata, marque bio qu’on trouve à Leclerc !

Obsolescence programmée

Pour ma troisième chronique écologique à la radio, je voulais pousser un coup de gueule. Oui, oui, comme quoi il semblerait qu’on puisse s’énerver en parlant d’écologie. Et d’électroménager. Je voulais notamment vous parler de :

  • mon vidéoprojecteur qui ne marche plus
  • mon lecteur MP3 qui n’a jamais marché
  • mon appareil photo qui ne marche plus
  • ma tablette qui déconne
  • la machine à café méga cher du travail qu’on change tous les 13 mois.

Pourquoi ça ? Quel rapport ? Eh bien parce que ces objets ont tous laché 1, 2 ou 3 mois après leur fin de garantie. Pas de chance ? Bon, je ne suis pas adepte des théories du complot mais là, il y a quand même moyen de douter et de s’énerver après toutes ces défaillances juste après la fin de la garantie.

Alors, je vais vous parler de l’OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE !! Continuer la lecture de « Obsolescence programmée »

Le tout nouveau monde

Je voudrais vous parler aujourd’hui un endroit idéal, au beau milieu de l’océan, sous les tropiques, en pleine mer. Un endroit encore méconnu, mais qui suscite de plus en plus ma curiosité et celle de nombreux scientifiques.

L’île de La Réunion ? Non, pas cette fois-ci.

Je voudrais vous parler de ce qu’on appelle quelque fois le 7e continent, j’ai nommé…
« LE CONTINENT DE PLASTIQUE ». Continuer la lecture de « Le tout nouveau monde »

Le marronnage à La Réunion

Je me permets de publier ici un chouette article du Monde sur le marronnage des esclaves à La Réunion. Je conseille aussi le court roman Noir mais marron, de Yves MANGLOU il me semble. Vous suivrez la fuite, l’errance puis la vie en communauté dans les ilets de Mafate d’un jeune esclave.

Esclavage : la vallée des hommes libres

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 04.05.2012 • Mis à jour le 05.05.2012 à 15h55

Par Benoît Hopquin

Photo extraite de l'exposition "Paroles d'esclaves, mémoire des lieux", à l'Unesco, à Paris, du 10 au 23 mai.

Les archéologues de La Réunion l’appellent la « vallée secrète ». Elle est située à 2 000 mètres d’altitude entre les cirques volcaniques de Cilaos et de Mafate. En fait de vallée, c’est un goulet entre deux parois rocheuses, accessibles uniquement par des techniques d’alpinisme ou par hélicoptère. Encore l’appareil ne peut-il se poser, fût-ce avec le plus habile des pilotes. Il se maintient en vol stationnaire, les rotors fouettant l’air à quelques mètres des falaises, le temps que les passagers sautent sur le sol.

La vallée secrète renferme un trésor inestimable : deux misérables murets en pierre sèche de forme circulaire, dont la construction remonte à peine au XVIIIe siècle. Mais ses vagues pans témoignent que des hommes ont vécu là, cachés à la vue de tous, dans ce recoin interdit même aux plus intrépides. Des esclaves en fuite. Une première campagne de fouilles, menée en juillet 2011, en a apporté la quasi-certitude scientifique : il y avait là un campement de « marrons », ainsi qu’on appelle depuis l’époque coloniale ceux qui s’échappaient des plantations de la côte et venaient se réfugier dans ces hauteurs encore vierges. Des débuts de la colonisation, à la fin du XVIIe siècle, jusqu’à l’abolition de l’esclavage, en 1848, ils ont été des milliers à choisir la liberté au prix de la précarité, à quitter la misère des plantations pour une misère plus grande encore, mais sans entraves.

C’est là le trésor enfermé dans ces quelques pierres : l’esprit de résistance. « Ceux qui ont vécu là ont quitté la société coloniale pour fuir dans un milieu extrême, estime Edouard Jacquot, 35 ans, conservateur régional de l’archéologie. Il fallait être en condition de péril pour aller se réfugier dans des lieux comme ça. Il y avait le besoin d’échapper à sa condition, ce qui prouve que les besoins fondamentaux ne sont pas uniquement matériels. On touche là à ce qu’il y a de plus humain, à ce qu’il peut y avoir d’universel dans l’homme. »

Manuel Guttierez, 60 ans, maître de conférences en archéologie, préhistoire et antiquité à Paris (UMR 7041), a participé à la campagne de fouilles et en tire, au-delà des enseignements scientifiques, la même leçon de vie : « La liberté n’a pas de prix. Ils étaient hors-la-loi, ils risquaient d’être tués. Ils l’acceptaient car ils préféraient vivre en hommes libres. »

Ces vestiges d’une présence humaine ont été repérés par un guide de haute montagne, Pascal Colas, qui a signalé sa découverte. Une campagne a été montée, aux allures d’expédition. L’équipe transdisciplinaire est restée sur place une semaine, dormant sous la tente, bravant la pluie, le vent, le froid de l’hiver austral. Une excellente entrée en matière : « Nous avons pu tester ce qu’enduraient les gens qui vivaient là », explique Anne-Laure Dijoux, 27 ans, une Réunionnaise qui prépare un doctorat en archéologie à la Sorbonne.

Les premières fouilles ont donné de minces résultats : un pauvre mobilier, quelques ossements d’oiseaux ou de petits animaux, pas de corps à ce jour. Mais ce dénuement est déjà une information précieuse sur ce qu’étaient prêts à souffrir ces hommes, ces femmes et ces enfants. Un lourd gage pour redevenir des êtres humains et non plus des « biens meubles » comme les déclarait le Code noir qui codifiait l’esclavage.

Manuel Guttierez, un Français d’origine chilienne, s’est passionné pour l’océan Indien et a contribué à ouvrir la recherche sur le marronnage. « Les esclaves n’étaient pas considérés comme des individus socioculturels dans la société coloniale, explique-t-il. Les fugitifs vont être conduits à revenir à leur milieu de vie d’origine. » Ils vont recréer une société avec ses codes et prouver ainsi que, « dans les faits, ce sont des êtres humains qui ont une pensée symbolique, des rituels, une religion, une culture« .

Jusqu’alors, les informations sur leur mode de vie venaient de ceux qui les poursuivaient. Les chasseurs de marrons, Dalleau, Caron, Dugain et le plus connu d’entre eux, François Mussard, en même temps qu’ils ramenaient la main gauche des esclaves tués pour obtenir paiement de leur besogne, consignaient ce qu’ils avaient vu là-haut dans des rapports dont il reste quelques traces. Ils décrivent des petits groupes d’une dizaine de familles, avec un chef. Le clan vivait de la culture du maïs, de la patate, des songes ou des haricots, de la chasse et, à l’occasion, de la rapine sur les plantations. Ces fuyards ingénieux savaient travailler le métal pour fabriquer des ustensiles ou fondre des balles.

Sudel Fuma, 60 ans, professeur d’histoire contemporaine à l’université de La Réunion et titulaire de la chaire de l’Unesco sur la mémoire de l’esclavage, a épluché ces rapports et les autres archives disponibles. Il a notamment retrouvé les registres de marronnage de la commune de Saint-Paul, qui témoignent de l’ampleur du phénomène. De 1730 à 1734, 985 « départs » sont enregistrés. L’historien estime que, en 1741, 6 % de la population esclave est marronne. S’y ajoutent les nombreux suicides (quatre par trimestre en 1846). Esclave mort ou en fuite, le maître écrit à chaque fois « bien perdu » dans son inventaire.

Les sanctions sont terribles, quand le fugitif est repris vivant. Elles sont codifiées par l’article 38 du Code noir, qui date de 1724 dans sa version réunionnaise. Le fouet, une oreille coupée et une fleur de lys tatouée à la première incartade, une seconde fleur de lys et le tendon d’Achille sectionné à la deuxième, la pendaison ou la roue à la troisième. Les marrons acceptaient le risque. Les colons vivaient, eux, dans l’angoisse des raids désespérés que lançaient les fugitifs affamés.

Cette société violente est née avec l’arrivée des premiers habitants et a perduré jusqu’en 1848. « Après l’abolition, la mémoire de cette période a été éradiquée, explique Sudel Fuma. L’histoire devait être effacée. En 1860, les Archives ont été nettoyées. » Des minutes de procès ont notamment disparu. Le temps, la mauvaise conservation, le désintérêt ont achevé l’oeuvre d’oubli. « Commencer à parler des esclaves posait problème car cela remettait en question la société telle qu’elle s’était construite », explique pour sa part Manuel Guttierez.

« L’histoire de l’esclavage, l’histoire du marronnage, c’est l’histoire du silence, estime Sudel Fuma, arrière-petit-fils d’esclave qui a aussi retrouvé dans son arbre généalogique un chasseur de marrons. Jusqu’à une période récente, le sujet était tabou. » Le maloya, la musique des esclaves, est resté interdit dans l’île jusqu’en 1981. Enfant, Sudel Fuma ignorait donc tout de ce passé évincé. « Je suis Français de nationalité mais je regarde mon épiderme et je sais qu’il y a une autre histoire en moi. A l’université, j’ai eu soif de la connaître. » Il se souvient de l’accueil réservé à son premier livre sur l’esclavage, en 1978, aux reproches qui lui étaient faits de rouvrir les plaies. Dans son nouvel opus, La Révolte des oreilles coupées (Historun, 2011), il narre la révolte d’esclaves à Saint-Leu, en 1811. On lui reproche encore aujourd’hui de faire la part trop belle au leader du mouvement, Elie, exécuté en 1812.

Les recherches archéologiques d’Anne-Laure Dijoux partent aussi d’une « démarche personnelle ». « Dans l’environnement familial, les marrons étaient considérés comme des héros et, en même temps, comme des êtres sanglants. » Une ambivalence qui se retrouve dans le terme « marron », adopté par le créole, qui signifie à la fois libre et revenu à l’état sauvage. Bien des éléments dans la société réunionnaise rappellent ce passé, jusqu’aux noms des lieux qui, dans les hauts de l’île, ont pris ceux d’évadés malgaches ou africains : Dimitile, Cimendef, Mafate ou Anchaing. Anchaing, qui, comme tant d’autres, préféra se jeter d’une falaise plutôt que d’être repris et se transforma, selon la légende, en oiseau. La sorcellerie, les plantes médicinales utilisées par les tisaneurs, les cérémonies secrètes sont autant d’héritages culturels des asservis. « Mais où sont passés les 62 000 esclaves qu’a comptés La Réunion en 1848 ? », s’interroge Anne-Laure Dijoux, redevenant archéologue.

De fait, ils se sont comme évaporés. Les ossements retrouvés sont très rares, que ce soient ceux des marrons ou des serviteurs restés sur les plantations. Ils ressurgissent parfois au hasard d’un coup de pioche ou d’un coup de vent. En 2007, le cyclone Gamède emportait ainsi la plage devant le cimetière marin de Saint-Paul et révélait l’existence d’un second cimetière.

Des fouilles furent entreprises sur ces corps visiblement enterrés à la va-vite. Sur des dentitions furent retrouvées des canines et des incisives taillées en biseau, pratique scarificatrice courante chez les peuples africains. Selon les chercheurs, il pourrait s’agir d’un cimetière d’esclaves. Les ADN sont malheureusement trop endommagés pour être exploités. Mais l’étude des ossements dénote des marqueurs intenses de stress musculaire. « Cela nous oriente vers une population surexploitée », estime Anne-Laure Dijoux. Une autre campagne de fouilles va être entreprise cette année. La première avait été cofinancée par la nouvelle Direction régionale de l’archéologie, créée en 2010, et par le parc national de La Réunion, inauguré en 2006. « Les lieux de marronnage sont difficiles à trouver. C’était le principe », résume Manuel Guttierez. Des dessins gravés ont été retrouvés qui attesteraient, ici ou là, une présence ancienne.

Il est envisagé de passer au crible par avion-radar les cirques afin de repérer d’éventuelles traces d’habitat. Des frais importants pour un résultat aléatoire mais fondamental. « Cela fait partie de l’histoire douloureuse de La Réunion », estime Benoît Lequette, 50 ans, responsable du service étude et patrimoine au parc national. « Le marronnage a forgé l’identité de ce territoire, confirme Edouard Jacquot. Son étude est sûrement la thématique où l’archéologie a le plus à apporter à l’histoire de La Réunion. Les esclaves n’ont laissé aucun récit. Ils ont écrit leur histoire dans la terre. Nous devons donc décrypter les traces qu’ils nous ont laissées. » Le scientifique estime les Réunionnais mûrs pour cette introspection. Les recherches du cimetière de Saint-Paul ont par exemple soulevé une vague d’intérêt. « On ressent l’envie de dépasser les traumatismes du passé », estime Edouard Jacquot. « Cette mémoire revit, retrouve un sens, estime également Sudel Fuma. La population est prête à assumer qu’elle est à la fois descendante des marrons et des chasseurs de marrons. »

Le régime foncier dans les DOM – Restes de la plantation esclavagiste du temps lontan et Tentative ratée de réforme agraire en 1961

Un article pour partager avec vous une opinion sur le régime foncier à La Réunion et ailleurs. Cela peut intéresser mes amis de Dev’, qui se souviendront peut-être à cette lecture les discours enflammés de Marc Dufumier.

C’est une intervention d’Aimé Césaire, professeur, écrivain et député de La Martinique. Elle a bientôt 50 ans, mais les critiques ne me paraissent malheureusement pas complètement obsolètes.

Aimé Cesaire s’exprime à l’Assemblé Nationale, en 1961, sur le projet de loi portant sur RÉGIME FONCIER DES DEPARTEMENTS D’OUTRE-MER.
Source : Journal Officiel sur la séance du 18 juillet 1961.

M. le président. Dans la discussion générale, la parole est à M. Césaire.

M. Aimé Césaire. Monsieur le ministre, mes chers collègues, le projet de loi qui nous est soumis aujourd’hui a un mérite réel ; celui d’attirer l’attention sur un problème qui est, aux
Antilles, un problème crucial, celui de la réforme agraire . – Oui, s’il y a des pays où elle s’impose à la fois pour des raisons économiques, sociales et politiques, c’est bien aux Antilles et plus particulièrement à la Martinique.
Trois séries de chiffres vont vous permettre de le comprendre : les chiffres représentant la quantité de terres cultivables : un peu plus de 28 .000 hectares ; les chiffres indiquant l’importance de la petite propriété : 26 p. 100 du territoire agricole de file ; les chiffres enfin afférents aux grands domaines : un peu plus de 360 grandes propriétés occupent 74 p. 100 de la surface cultivable du pays.
Encore faut-il préciser que, sur ce nombre de grandes propriétés, il existe un petit nombre de propriétés particulièrement grandes qui, à elles seules, couvrent 60 p . 100 de la superficie recensée. Si je précise que cette grande propriété est tout entière concentrée entre les mains d’un seul groupe social, celui communément désigné sous le nom de « blancs créoles » , on comprendra le caractère anormal de cette situation et le danger qu’elle fait
courir à l’équilibre même du pays. C’est plus que du capitalisme, c’est déjà de la féodalité .
C’est dire l’intérêt avec lequel les populations ont appris que le Gouvernement se souciait enfin de porter remède à cet état de choses et travaillait à un projet de loi . Leurs espérances ont été encore ravivées par toute une campagne de presse gouvernementale
et par des émissions de propagande à la radio, se situant, comme par hasard, à la veille des élections cantonales. Et voilà qu’aujourd ‘hui le Gouvernement tient parole, et
qu’en cette fin de session parlementaire il nous présente le projet tant attendu, avec le titre prometteur – que voici : Projet de loi tendant à améliorer dans les départements
d’outre-mer la situation des populations agricoles en modifiant les conditions de l’exploitation agricole et en facilitant l’accession des exploitants à la propriété rurale. Je dis donc bravo ! – Mais c’est ici que les choses se gâtent.
Si, dans le domaine qui nous préoccupe, la vérité c’est la réforme agraire, si, dans ce domaine, l’idéal à atteindre, c’est la réforme agraire, la vraie réforme agraire, j’ai bien
peur que votre loi ne fasse plus de mal que de bien et qu’en définitive elle n’apparaisse aux populations, aux yeux desquelles on aura fait miroiter une espérance qui ne sera pas tenue, que comme un hommage du vice à la vertu, ce qui est, monsieur le ministre, la définition classique de l’hypocrisie.
Qu’est-ce qu’une réforme agraire ? C’est pour le moins, l’amputation des grands domaines et l’accession à la propriété rurale rendue possible à une paysannerie sans terre. Un exemple maintenant célèbre, c’est celui de Fidel Castro à Cuba, et, s’il faut laisser là cet exemple trop explosif, on pourrait choisir de nombreux exemples de par le monde, bien
d’autres exemples en Amérique du Sud, bien d’antres exmples dans la Caraïbe, tel celui de Porto-Rico. Et, oui que dis-je ? On pourrait trouver quelques exemples, imparfaits sans doute, mais significatifs, aux Antilles françaises elles-mêmes.
Je me contenterai à cet égard de vous citer une phrase extraite d’un rapport d’un directeur  des services agricoles de la Martinique, datant de 1946. Il s’agit du rapport de M. Kervégant, lequel était tout, sauf révolutionnaire . Et voici ce que j’y lis :  » Il importerait sans doute d’envisager l’achat par la colonie — la Martinique était une colonie en ce temps là, et je laisse aux experts le soin de dire si elle ne l’est plus — (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche .) — de gré à gré ou par voie d ‘expropriation, de grands domaines privés et leur morcellement en petites fermes, suivant la procédure déjà appliquée au début du siècle pour un certain nombre d’habitations sucrières.  » Voilà ce qu’écrivait un fonctionnaire colonial il y a quinze ans. En effet, au début du siècle, le conseil général de la Martinique a racheté plusieurs grands  domaines et les a morcelés en lots de quatre ou cinq hectares. Cela se passait sans loi de programme, sans F . I. D. 0 . M ., du temps que ce n’était pas encore un crime d’Etat que de revendiquer des franchises locales. Par conséquent, nous étions fondés à croire que le Gouvernement s’inspirait de ces précédents.
Pour cela, il eût fallu créer un organisme spécial qui eût acheté le surplus des grands domaines, les eût morcelés et vendus par annuités aux travailleurs de la terre . C’est ce
qu’on appelle, en Algérie la caisse d’accession à la propriété et à l’exploitation rurales.
La vérité nous tierce à dire, monsieur le ministre, qu’il n’y a rien de tout cela, ni même rien qui en approche, dans le texte qui nous est aujourd’hui présenté . Une chose a beaucoup
frappé le rapporteur de ce projet de loi Lu Sénat, M. Toribio, c’est l’absence, dans votre texte, de dispositions financières.
« Votre rapporteur croit savoir, écrit-il, que pour réaliser la solution préconisée par le projet de loi, six milliards d’anciens francs sont nécessaires. Qu’il soit permis à votre commission
de remarquer que, dans l’état actuel de la loi de programme pour les départements d’outre-mer, cette somme ne saurait être dégagée des crédits que nous avons votés et
qu’il importe donc au plus vite, si en ne veut pas mécontenter gravement des populations auxquelles on aurait fait miroiter des possibilités d’achat de terre, de dégager les sommes
correspondantes, ne serait-ce qu’au moment du vote du prochain collectif. Il importe donc qu’au cours du débat actuel, le Gouvernement nous fasse connaître où il entend trouver les crédits nécessaires . »
Cet appel du rapporteur au ministre est resté sans réponse, et ma modestie naturelle ne me permet pas de penser que j’aurai un sort meilleur. La vérité, nous la trouvons dans les dernières résolutions votées au F. I. D . O . M. Contrairement à ce qu’espérait le  rapporteur du Sénat, c’est bien sur le fonds du F . I . D . O. M. que sera financée la réforme
agraire . Mais alors, il vous intéressera de savoir quelles sont les sommes affectées à ces opérations : pour chacun des départements, 40 millions de crédits  de programme et 12 millions de crédits de paiement . Autrement dit, si l’on tient compte qu’une partie de ces sommes sera consacrée à des travaux d’aménagement et de lotissement, c ‘ est à peine de quoi financer une opération de 100 hectares.
Voilà qui limite singulièrement l’intérêt du projet que nous discutons. Les articles 58-17 et 58-18 disent bien que le préfet peut « mettre en demeure tout propriétaire de terres incultes ou insuffisamment exploitées, soit de les mettre en valeur, soit d’en céder la jouissance, soit de les vendre . . ., soit, enfin, « provoquer l’expropriation » mais, comme il n’y a pas de sommes affectées à cette opération, il y a tout lieu de croire que la procédure d’expropriation ou d’achat sera exceptionnelle et sans incidence réelle.
Voilà donc un gouvernement qui veut faire la réforme agraire sans dépenser un sou !
Comment s’y prendra-t-il ? C’est ici que le Gouvernement fait intervenir le préfet.
On constate qu’il y a aux Antilles un puissant mouvement qui tend à la concentration des terres ; ce mouvement, nous le connaissons bien : c’est la loi d’airain du capitalisme par le jeu de laquelle en dix ans 6 .000 petits propriétaires martiniquais ont été éliminés. Pour enrayer le mouvement, oyez bien la nouvelle : on habilitera le préfet à intervenir, s’ il le veut bien, chaque fois qu’on se trouvera devant un cas d ‘ exploitation agricole dépassant
une norme, non précisée d’ailleurs par la loi.
Dans ce cas, de deux choses l’une : ou bien le préfet accorde sa bénédiction, il donne une autorisation spéciale pour le cumul des terres et cela, personne ne peut l’en empêcher ; ou bien le préfet la refuse, auquel cas, il met le propriétaire en demeure de mettre à ferme ou à colonat partiaire la superficie excédentaire.
Voilà le grand mot lâché : le colonat partiaire ou métayage ! La loi a pour but de mettre entre les mains du préfet une arme qui lui permette de faire pression sur le grand propriétaire pour obtenir de lui qu’il mette en métayage une partie de son domaine et qu ‘ il y installe des colons partiaires. C’est là toute l’économie du projet.
Par conséquent, il est faux de dire que le projet de loi a pour but, comme l’affirme le Gouvernement, de favoriser l’accession à la propriété de l’Antillais ou du Réunionnais . Le mieux que ces derniers puissent espérer c’est d’être transformés ou en métayers ou en colons partiaires, ce qui est tout différent ! Et dans quelles conditions ? Ce seront de petits métayers . Les lots distribués par la S . A.T. E. C. à la Martinique sont d’un hectare et cela pour un loyer très cher, un tiers de la récolte.
Voilà donc, à côté du latifundium, créé, constitué un microfundium qui sera grevé de  charges parasitaires considérables. Il faut bien le dire du point de vue social ce n’est pas la promotion humaine que nous espérions et, du point de vue économique, c’est certainement la plus mauvaise de toutes les solutions.
Tous les experts en sont convenus.
Je vous renvoie au beau livre de M . René Dumont qui vient de paraître et qui est intitulé Terres vivantes . J’y lis ceci : « Une réforme agraire nécessite l’évolution prioritaire des
rentes foncières et des métayages de culture comme d’élevage dont nous avons relevé la nocivité spécifique . En somme, la suppression des charges parasitaires, pour pouvoir augmenter les investissements, est partout le pré.:lable indispensable. Le développement
agricole n’est guère possible avec des propriétaires à mentalité de rentiers et des métayers à mentalité d’ouvriers mal rémunérés. La mentalité métayère doit être extirpée partout. »
Or, vous, à une époque où le chef de l’Etat demande à la France d’épouser son temps, ce que vous préconisez en 1961 comme solution du problème antillais, c ‘ est l’installation de la mentalité métayère . Cela manque, pour le moins, d’imagination et de sérieux.
Mais malheureusement, il faut aller plus loin . On peut même se demander dans quelle mesure cette loi, déjà tellement imparfaite, recevra application. Vous confiez l’application de la loi au préfet. La formule revient comme un leitmotiv : « Le préfet peut…  » . C’est une
possibilité qui lui est laissée, ce n’est pas une obligation qui lui est faite . C’est déjà très mauvais signe . Et puis, le voudrait-il, et s’il le veut, le pourra-t-il ? Je viens de lire le rapport consacré en 1954 au progrès de la réforme agraire, et relatant les obstacles qui s’ opposent au progrès, que l’administration de l’O. N. U . a rédigé.
Eh bien, l’administration de 1’0 . N . U . constate que plusieurs gouvernements mentionnent, parmi ces obstacles, l’opposite des grands propriétaires fonciers, et le rapport donne des exemples saisissants. Le gouvernement du Chili signale qu’ en raison de la structure économique et politique du pays, a il est difficile de mettre en oeuvre un programme de réforme agraire . Les propriétaires fonciers, atteints par des mesures quelconques d’ordre économique, politique, administratif, juridique ou social, s’opposent énergiquement à la mise en oeuvre d’une telle mesure . Or ils exercent une très grande influence sur le plan économique et politique ».
Le gouvernement du Pakistan signale le même obstacle : « Le détenteur des droits acquis s’oppose évidemment à toute tentative visant à remédier à la mauvaise répartition des
terres ».
Même réponse du Japon.
Même réponse de Formose.
Alors, je vous pose la question, monsieur le ministre : est-ce que vos préfets pourront surmonter la résistance que les privilégiés vont leur opposer ? Es t -ce que, même armés de votre loi qui n’est guère qu’un sabre de bois, ils pourront enrayer ce qui constitue la logique même du capitalisme et oui est une logique de concentration ?
Poser le problème, c’est ie résoudre : vos préfets se soumettront ou ils partiront . En cas de conflit avec les grands propriétaires fonciers, c’est vous-même qui les rappellerez. Ma conclusion, c’est que ce projet de loi est futile, qu’il est inadéquat et dérisoire.